Vers 17 heures, les premiers groupes se constituent place de la Concorde, occupant les alentours de l'obélisque et des fontaines, ainsi que l'entrée de l'avenue des Champs-Elysées. Ce n'est qu'une demi-heure plus tard que le rassemblement prend sa véritable ampleur : des rues de Rivoli et Royale, d'une part, du pont de la Concorde, d'autre part, les manifestants arrivent par vagues et envahissent la place, qui déjà à ce moment est occupée presque entièrement. Les drapeaux tricolores, dont les manifestants vont avec passion faire leur emblème, sont de plus en plus nombreux. Déjà, il en a été fixé au sommet des deux fontaines. Il en est réclamé à grands cris aux façades de l'hôtel de Crillon et de l'Automobile Club de France, comme, ensuite, d'une manière générale, il en sera réclamé avec véhémence aux personnes qui, des immeubles des Champs-Elysées, regarderont défiler le cortège.
Lorsque ces demandes ne seront pas satisfaites spontanément, des personnes iront eux-mêmes pallier ces carences, escaladant les façades comme, exemple entre plusieurs, ce jeune homme qui va se hisser jusqu'au premier étage du bâtiment du " Pub " Renault et sous les applaudissements de la foule va fixer les trois couleurs.
Cette foule, qui est-elle ? Il y a des anciens combattants, bien sûr, que l'on remarque d'abord à leurs décorations arborées, quelquefois, à leur uniforme revêtu pour la circonstance ; mais aussi des anciens d'Indochine ou d'Algérie, des anciens résistants. On remarque même quelques brassards FFI. Et puis, encore, un mélange de gens de tous âges, aux opinions politiques assurément diverses d'après leurs conversations, mais qui ne cachent pas être venus ici moins pour la défense d'un homme que pour une riposte aux manifestations précédentes.
" C'est dès le premier jour qu'on aurait dû faire ça ", ou encore : " Il n'y a pas que les gaullistes contre l'anarchie et le communisme. "
Peut-on aussi définir socialement ces gens qui, à 18 heures, emplissent la place de la Concorde et occupent déjà l'avenue des Champs-Elysées à son début, alors que d'autres attendent dans la partie haute vers l'Arc de triomphe ? Si la différence est patente, notamment dans l'habillement, le nombre des décorations portées, une certaine attitude, peut-on pour autant affirmer qu'il s'agit là de seule " bourgeoisie " au sens classique du terme ? Peut-être conscientes de ce fait, de nombreuses personnes affirmeront qu'elles aussi appartiennent aux classes laborieuses. Une pancarte le dit, qui fait sourire dans les rangs, mais connaîtra pourtant son succès : " Je suis ouvrier, j'ai sept enfants. Contre l'anarchie, vive le général de Gaulle. " Mais il y a aussi, çà et là, des hommes qui portent le béret rouge des parachutistes qu'ils furent, quelquefois même qui ont revêtu la tenue " léopard "... De même, en civil, on a pu reconnaître des officiers d'active. Beaucoup, aussi, de femmes élégantes qui, émues et palpitantes, raccrochent leur enthousiasme patriotique aux ultimes paroles de La Marseillaise.
Pourtant, ce qui frappe le plus, c'est le nombre impressionnant de jeunes gens, garçons et filles, jeunes travailleurs. Ce seront eux les plus turbulents et d'une certaine manière les plus passionnés. Surpris et ravis, des bords des trottoirs, des adultes iront même jusqu'à les applaudir le plus fort.
Cette masse, étonnée elle-même de se trouver si nombreuse, va, entre 19 heures et 20 heures, occuper à la fois toute la surface de la place de la Concorde (360 mètres de longueur sur 210 de largeur) et de l'avenue des Champs-Elysées (1910 mètres sur 70 de largeur).
En tête de ce cortège parti lentement des chevaux de Marly se tiennent de front, bras dessus, bras dessous, de nombreux ministres, MM. Debré, Malraux, Joxe, Missoffe, Maurice Schumann, Billotte, Michelet, Duvillard, notamment, ainsi que M. Marcelin, ministre délégué, qui, accompagné de MM. Chamant et Bettencourt, conduit la délégation des républicains indépendants. Au hasard de leur arrivée dans le parcours ont pris place également, dans les rangs, de nombreuses personnalités gaullistes, parlementaires ou non, notamment MM. Robert Poujade, Sanguinetti, Peyrefitte, Chaban-Delmas, Bourges, Philippe Dechartre, Foccart. On remarque aussi la présence de M. François Mauriac.
Prévue initialement silencieuse la manifestation ne devait évidemment pas l'être, surtout après le bref discours, à 16 h 30, du président de la République, dont les gens rassemblés connaissaient la teneur et le ton.
Aussi bien, dès le rassemblement à la Concorde commencèrent à fuser les slogans, établis, tant dans les termes que dans les cadences, pour être des répliques à ceux des manifestations qui depuis quinze jours se sont succédé à Paris. Parmi ceux les plus souvent repris et dont la foule finira par faire ses leitmotive : " De Gaulle n'est pas seul ! ", " Le communisme ne passera pas ! ", " Le drapeau, c'est bleu-blanc-rouge ! ", " La France aux Français ! ", " Les Français avec nous ! ", " Liberté du travail ! ". Et puis, aussi, sur notes de comptine ironique : " Mitterrand, c'est raté ! ", ou, sur l'air des stades : " Allez, de Gaulle ! ".
Il y eut pourtant plus vif, plus hargneux, sinon haineux : " Cohn-Bendit en Allemagne ! ", " Le rouquin à Pékin ! ", " Vidangez la Sorbonne ! ", " Cocos au poteau ! ", " Les cocos à Moscou ! ", et même un très choquant et inadmissible " Cohn-Bendit à Dachau !".
A cela s'ajoutaient les formules inscrites sur les banderoles, les calicots et les pancartes : " Evolution sans révolution ! ", " Liberté du travail ! ", " Non à la dictature d'une minorité ! ", " Pour la liberté du prolétariat, à bas le marxisme ! ", et des centaines de : " Assez de violences ! ".
D'autres banderoles annonçaient l'origine des groupes qui se succédaient : les CDR (comité de défense de la République) de Paris, de banlieue, mais aussi de province, notamment de l'Eure, du Nord et du Pas-de-Calais, de Dijon.
On voit aussi des écriteaux annonçant les Engins Matra, Simca, et aussi une délégation de l'ORTF, qui n'est, bien sûr, pas la même que celle qui, la veille, avait participé à la manifestation cégétiste. On reconnaît, parmi les membres de celle-ci, MM. Jean-louis Guillaud, rédacteur en chef des actualités télévisées, Francis Cover, producteur, et Joseph Choupin, du service des sports.
Pendant deux heures, la marche se poursuit. En la suivant, on relève des détails : M. Debré, à hauteur du Lido, scandant avec vaillance : " Mitterrand au Lido ! " ; l'apparition, dans la forêt des drapeaux français, de quelques emblèmes des Etats-Unis d'Amérique. Beaucoup de gens ont adopté pour salut le " V " des journées de 1945. " V " qui se retrouve sur le blanc de nombreux drapeaux où il sertit la croix de Lorraine.
A 19 heures, alors que, depuis une demi-heure, le circuit radio-téléphone - interrompu après la dernière nuit des barricades - a été rétabli pour les postes radiophoniques, la tête du cortège est proche de la place de l'Etoile. M. Duvillard, ministre des anciens combattants, s'en est détaché pour venir, en compagnie de M. Chaban-Delmas, président de l'Assemblée nationale, ranimer sous l'Arc de triomphe cerné par la foule la flamme au tombeau du Soldat inconnu. La Marseillaise est chantée.
Maintenant les organisateurs vont tenter de faire entreprendre la dispersion mais il est évident qu'ils ne possèdent pas pour cela les mêmes qualités qu'un service d'ordre de la CGT. Il a été prévu que, devant l'Arc de triomphe, la foule doit le contourner soit par la droite soit par la gauche pour s'écouler ensuite par les avenues de Wagram et Foch.
C'est alors que va se produire un incident. La foule, parmi ses slogans avait aussi : " Brûlez le drapeau rouge ! ". Or, à l'angle de la place de l'Etoile et de l'avenue de la Grande-Armée, une grue d'un chantier du métro express régional portait à son sommet un drapeau rouge gardé, là-haut, par quatre ouvriers. Très vite, à peine repéré cet emblème, les premières clameurs se font entendre. D'abord le cri " Enlevez le drapeau ! ", très vite devenu : " Brûlez ce torchon ! ". Mais le drapeau demeure et les ouvriers qui le gardent paraissent fermement décidés à son maintien. Aussitôt, une brèche est faite par un groupe de manifestants dans la palissade qui ferme le chantier et quelques personnes commencent à escalader la grue, encouragées et applaudies par la foule surexcitée.
Très vite,il faut se rendre à l'évidence : à moins d'un affrontement au sommet de la grue avec toutes ses conséquences, le drapeau rouge ne pourra être pris. Un homme alors va entreprendre d'escalader l'engin dans de périlleuses conditions puisqu'il hisse avec lui un grand drapeau tricolore. A mi-hauteur, les deux ouvriers qui sont sur la première plate-forme lui jettent des projectiles et de l'eau. Cela entraîne en riposte des envols de pierres qui naturellement, ne peuvent atteindre leur objectif. A ce moment, un cordon de gardiens de la paix, suivi quelques minutes après par un détachement de gendarmes mobiles, vient se mettre en position autour du chantier. Des discussions sont entamées avec un contremaître qui, finalement, ira rejoindre les ouvriers au sommet de la grue et, malgré les protestations véhémentes de l'un deux, fera retirer le drapeau. La fureur de la foule tombe d'un coup.
A 21 heures, la manifestation proprement dite se termine. En fait, si le plus grand nombre des participants rentrent chez eux, les rues de tout le centre de Paris et même de la rive gauche vont connaître, jusqu'à près de 3 heures du matin, une animation qui n'est pas sans rappeler à la fois le 13 mai 1958 et la Saint-Sylvestre. Ce seront, dans des concerts d'avertisseurs, des passages de voitures incessants avec drapeaux tricolores au vent.
Le Monde, 1er juin 1968
VOILA QUI FAIT REFLECHIR CES GAUCHISTES QUI SE CROIENT SEULS...


